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Bérengère LAUGIER
Le 22 avril 2020
Tant de regards, tant de chemins

Tant de regards, tant de chemins

Hélène, l’un des personnages du premier livre de Valérie Perrin « Les oubliés du dimanche », m’a soufflé cette idée folle de raisonner en couleurs.

Hélène, donc (encore un clin d’œil mythologique!), ne parvient pas à apprendre à lire. Quand elle pose son regard sur le tableau où il est écrit: « Elle a cassé le petit pot de lait », elle, elle lit « elcassépeletioitla ».

A tel point qu’un après-midi, elle se laisse enfermer dans l’école, retourne dans sa classe, et lèche les mots écrits à la craie au tableau, en se disant qu’ils finiront bien par rentrer. En vain.

Jusqu’au jour où elle pose ses doigts sur une page de braille et que sous sa pulpe se dessine un « a », puis un « m », puis un « o » et qu’elle sent le miracle se faire, à cet endroit là.

(Interlude: vous lirez ci-dessus entre les lignes que persévérer sur une voie qui n’est pas la nôtre tâche la langue, mais que persévérer tout court…).

Grâce à elle, je me suis dit qu’un patient pouvait aussi se lire en couleurs.

En acupuncture traditionnelle, il y a les 5 éléments et leurs couleurs respectives (Bois: vert-bleu; Feu: rouge; Terre: jaune; Métal: blanc; Eau: noir).

Il y a le teint du patient.

Il y a les Luo qui se voient.

Il y a des couleurs dans le nom des points (Bai - Blanc), et toutes celles que l’on peut deviner grâce à ce que nous révèlent les caractères (l’eau marécageuse, l’épi, le tonnerre, tous ces tertres qui font que la vue est depuis le haut vers le haut, l’horizon, le bas, et tous ces creux, ces vallées où la vue est autre…).

Il y a les saisons, le temps qu’il fait, les astres, qui nous laissent imaginer la couleur du Ciel, de la nature, de l’air, de l’eau, des pierres.

Il y a les animaux et leurs couleurs.

Il y a les pathologies décrites aussi à travers des jaunes, des verts, des rouges, des gris, des noirâtres, des blancs, des violets…

Et avec les couleurs, il y a les aspects des couleurs: les cuits, les secs, les humides, les collants…

Et là, j’ai pensé à cet autre livre « Le peintre au couteau », d’Olivier Pourriol, qui raconte l’histoire d’un célèbre peintre hospitalisé à travers le regard de son chirurgien qui le visite chaque jour dans sa chambre: « Là où l’œil exercé voit un vert Véronèse, moi je sais qu’il s’agit du bleu des yeux de ma femme, mais d’un bleu en mouvement, ce n’est pas encore un vert, mais ce n’est plus vraiment un bleu, c’est un bleu en fuite, c’est le bleu des yeux de ma femme qui me trahit. Quel marchand de couleurs osera vendre un jour un tube de « Bleu des yeux de ma femme qui me trahit »? »

Dans les couleurs, aussi le mouvement, et aussi son absence.

Et comme Hélène avec le braille, l’acupuncture en couleurs est devenue fluide cette nuit là.

J’ai imaginé une patiente à qui je mettais du rouge, une autre qui avait besoin d’un peu de jaune. Puis une autre bien avec ses couleurs mais dont les couleurs commencent à se craqueler, et une autre dont les couleurs s’épuisent à force de rester collées partout où elle passe.

Celle à qui j’ai mis du rouge s’est remise à avoir un doux pouls joyeux et un sourire sur le visage après avoir pleuré. Celle à qui j’ai mis du jaune s’est apaisée, l’air soulagé, et m’a dit qu’elle avait super bien dormi. Pour les deux autres, c’était moins flagrant, et je n’ai pas eu de nouvelles. Je tremble d’avoir échoué…

Mais je vais le garder dans ma poche mon braille coloré. Après tout, si les peintres peignent au couteau, il y a très certainement pleins de couleurs qui passent dans nos aiguilles. Et si derrière le braille pour Hélène viennent alors mots, sons, personnages, histoires, émotions et vents, il y a sûrement derrière les couleurs de nos patients leurs histoires, leurs mots, leurs maux, leurs manques, leurs trop, et toutes les températures qui vont avec, tant d’indices pour que soient vus, sentis, par chacun d’entre nous ce qui ce doit d’être vu et senti par chacun d’entre nous.

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